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17 OCTOBRE : ET SI LE POUVOIR CHERCHAIT À FABRIQUER UN COUPABLE ?

20 octobre 2026 · Communicare

17 OCTOBRE : ET SI LE POUVOIR CHERCHAIT À FABRIQUER UN COUPABLE ?

Violences, accusations contre La France insoumise, soupçons de pressions sur les renseignements et couvre-feux : depuis le 17 octobre, le gouvernement multiplie les réponses sécuritaires. Mais une enquête de Mediapart vient troubler le récit officiel. Et si la question n'était plus seulement de savoir qui a cassé, mais aussi qui cherche à désigner les responsables ?

Quand le discours officiel se heurte aux renseignements

Depuis plusieurs semaines, Laurent Nuñez et Sébastien Lecornu multiplient les accusations contre l'ultragauche et La France insoumise, régulièrement présentées comme des acteurs majeurs des troubles. Pourtant, cette lecture est loin de faire l'unanimité, y compris au sein des forces de l'ordre.

Dans une enquête publiée le 19 octobre, Mediapart révèle que des pressions auraient été exercées pour attribuer à LFI la responsabilité du mouvement. Des échanges écrits consultés par le journal rapportent les propos d'un commissaire du renseignement territorial dénonçant une demande explicite de désigner le parti comme organisateur, alors que cette interprétation serait jugée fausse par ses collègues.

Le ministère de l'Intérieur dément catégoriquement avoir donné de telles consignes. Mais ces révélations posent une question fondamentale : les services de renseignement sont-ils là pour éclairer les décisions politiques ou pour conforter le discours de ceux qui gouvernent ?

En effet, rien ne permet pour l’instant d’attribuer les violences à la gauche, malgré le discours de Macron. La manifestation, elle, est née d’un véritable ras-le-bol populaire : elle ne relève pas d’un mouvement politique. Accuser l’ultragauche et les LFI, qui ont simplement apporté leur soutien sans être à l’origine du mouvement, revient à faire un amalgame dangereux, d’autant plus à l’approche d’une période électorale. En désignant ainsi un bouc émissaire et en cherchant à inquiéter la population, le discours de Macron est particulièrement préoccupant.

Des policiers qui contestent la version gouvernementale

L'enquête de Mediapart va plus loin. Un responsable syndical de police, pourtant critique envers LFI, conteste ouvertement la responsabilité attribuée au parti dans les saccages. Selon les estimations de terrain qu'il rapporte, l'ultragauche représenterait environ 20 % des personnes impliquées, contre 80 % de pilleurs sans appartenance politique identifiée. Des chiffres qui restent des estimations rapportées par ce responsable, et non un bilan judiciaire établi.

Certains préfets et élus locaux interrogés par le journal remettent également en question la lecture gouvernementale. Quant à la procureure de Paris, Laure Beccuau, elle indiquait le 19 octobre ne pas pouvoir confirmer l'appartenance des auteurs de violences à l'ultragauche à partir des premiers dossiers judiciaires.

Comment expliquer un tel décalage entre les accusations politiques et les constats rapportés sur le terrain ? Et depuis quand soutenir une mobilisation signifie-t-il être responsable des violences qui peuvent l'accompagner ?

À Bordeaux, des violences et des absences qui interrogent

À Bordeaux, j'ai personnellement été témoin d'une situation particulièrement troublante. Alors que des manifestants pacifiques, dont je faisais partie, étaient exposés aux gaz lacrymogènes, des commerces étaient saccagés rue Sainte-Catherine, parfois sans intervention policière visible.

J'ai notamment constaté le départ de forces de l'ordre qui se trouvaient auparavant dans le secteur, laissant certaines zones sans présence policière apparente pendant les dégradations. Une situation que j'ai vécue avec incompréhension et qui continue de m'interroger.

Et Bordeaux ne semble pas être la seule ville où la gestion des forces de l'ordre suscite des critiques. À Paris, un élu cité par Mediapart questionne lui aussi l'insuffisance des effectifs policiers déployés pendant les violences.

Il ne s'agit pas d'affirmer que les autorités auraient volontairement laissé les casseurs agir : aucune preuve ne permet aujourd'hui de soutenir une telle conclusion. Mais pourquoi certaines zones ont-elles semblé abandonnées ? Qui a décidé des priorités d'intervention ? Et pourquoi ces choix opérationnels restent-ils si peu expliqués ?

Une vieille méthode politique qui se répète ?

L'enquête de Mediapart rappelle un précédent révélateur. En 2019, pendant la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron évoquait des dizaines de milliers de militants extrémistes au sein des manifestations. Or, selon des notes de renseignement révélées à l'époque par le journal, les mouvances d'ultradroite et d'ultragauche y étaient quasiment absentes.

Sept ans plus tard, les similitudes interrogent. Face à une contestation sociale majeure, le pouvoir semble de nouveau privilégier la dénonciation d'un adversaire politique plutôt que l'analyse des causes profondes de la colère.

Dans le même temps, des couvre-feux localisés ont été instaurés dans plusieurs villes, notamment à Paris, Lyon et Bordeaux. Officiellement destinées à prévenir de nouvelles violences, ces mesures soulèvent aussi des interrogations sur l'équilibre entre sécurité et libertés publiques.

À force d'associer mobilisation populaire, désordre et menace pour la sécurité, ne risque-t-on pas de transformer la contestation elle-même en problème ?

De la contestation à la restriction des libertés : une dérive inquiétante ?

Après avoir désigné l'ultragauche comme responsable majeure des débordements, malgré des informations contradictoires provenant notamment des services de renseignement, le gouvernement a choisi de durcir sa réponse sécuritaire. À Paris, Lyon, Bordeaux, Nice et dans plusieurs autres villes, des couvre-feux localisés ont été instaurés, accompagnés d'interdictions temporaires de rassemblement. À Paris, certains secteurs ont été placés sous couvre-feu de 23 h à 6 h, tandis qu'à Lyon, la mesure débutait dès 21 h. À Bordeaux, elle concerne certains quartiers et les mineurs non accompagnés. Des hélicoptères équipés de projecteurs ont également survolé la capitale pendant la nuit.

Ces mesures ne constituent pas un confinement général et peuvent être justifiées par des risques réels pour la sécurité. Mais leur accumulation, dans un contexte de contestation sociale, interroge. Désigner un adversaire politique comme responsable du désordre, entretenir un climat de menace puis restreindre certaines libertés publiques : cette succession rappelle des mécanismes historiquement observés dans des dérives autoritaires, notamment au sein de régimes d'extrême droite. Une ressemblance dans les méthodes ne suffit évidemment pas à qualifier le gouvernement de totalitaire, ni à démontrer une stratégie délibérée.

Mais jusqu'où cette logique sécuritaire pourrait-elle aller ? Certains pourraient craindre qu'elle ouvre la voie à des mesures d'exception toujours plus importantes. Et si une crise devait s'aggraver, quelles garanties empêcheraient une instrumentalisation politique de l'état d'urgence ? Pourrait-on même en arriver à invoquer le désordre pour remettre en cause le calendrier démocratique ? Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer qu'un tel projet existe, et l'état d'urgence ne permet pas, à lui seul, d'annuler une élection présidentielle.

Reste une interrogation essentielle : assiste-t-on simplement à une réponse sécuritaire face à des violences bien réelles, ou à une utilisation politique de la crise pour affaiblir la contestation ? Les faits disponibles ne permettent pas de trancher. Mais les contradictions révélées par Mediapart rendent plus que jamais nécessaire un débat public sur la transparence de l'État et la protection des libertés.

Le soupçon d’une diabolisation organisée

Depuis le 17 octobre, une lecture circule sur les réseaux sociaux : celle d’une diabolisation en trois temps. Le samedi, on laisserait la tension monter pour obtenir des images fortes. Ensuite, on fabriquerait le récit : les dégradations seraient imputées à LFI et à l’ultragauche, pour que « opposition » rime avec « casseurs ». Enfin, ces images justifieraient un dispositif policier massif et permettraient au pouvoir de se poser en garant de l’ordre.

Une partie de cette thèse a trouvé un écho inattendu. Lundi soir, Mediapart a publié une enquête selon laquelle un commissaire du renseignement territorial dénonce une consigne : écrire que LFI est derrière le mouvement, malgré l’avis contraire de ses collègues. Le ministère de l’Intérieur dément.

En effet, il est facile de pointer du doigt la principale force d’opposition au gouvernement actuel. Emmanuel Macron semble se rapprocher davantage de la droite que de la gauche, et l’on peut constater une réelle diabolisation de la gauche, à qui l’on cherche à faire porter la responsabilité des manifestations et des débordements. Cette hypothèse ne me paraît donc pas totalement farfelue. Même si, pour l’instant, elle repose sur des interprétations, on peut légitimement se demander s’il existe une volonté de ternir l’image de la gauche à l’approche des prochaines élections.

La stratégie semblait tout de même assez visible : les débordements n’étaient pas suffisamment encadrés par la police, puis, dès le lendemain, les images des casseurs et de personnes présentées comme des militants de gauche ultraviolents tournaient en boucle. LFI était alors désignée comme responsable, ce qui permettait de justifier un durcissement de la répression policière et, par la même occasion, de décrédibiliser un mouvement politique opposé au gouvernement actuel.

C’est une stratégie dangereuse, qui évoque des méthodes autoritaires. Quand Gabriel Attal évoque la possibilité de couper les réseaux sociaux ou d’interdire des rassemblements et des manifestations légitimes, au mépris de la parole populaire, et que le gouvernement d’Emmanuel Macron se rapproche de l’extrême droite, il est difficile de ne pas s’interroger sur ses intentions.

Et si le véritable enjeu était le contrôle du récit ?

Les violences du 17 octobre sont réelles. Les commerces détruits, les personnes blessées et les dégradations ne peuvent être minimisés. Leurs auteurs doivent répondre de leurs actes.

Mais condamner ces violences n'interdit pas d'interroger la responsabilité de l'État dans leur gestion, ni les accusations portées contre une opposition politique.

À ce stade, rien ne démontre l'existence d'une opération coordonnée visant à laisser commettre des violences pour discréditer LFI. En revanche, les témoignages recueillis par Mediapart, les contradictions relevées et les questions entourant le maintien de l'ordre méritent des réponses.

Car si un gouvernement cherchait à transformer son propre échec sécuritaire en accusation contre ses adversaires, le scandale dépasserait largement les événements du 17 octobre.

La question n'est donc pas seulement de savoir qui a provoqué le chaos. Elle est aussi de comprendre qui en porte la responsabilité, qui en tire politiquement profit et qui cherche à imposer sa version des faits.

Et dans une démocratie, ces questions ne devraient jamais déranger.

Ne soyez pas dupes : gardez votre esprit critique.

À l'heure où les images circulent à une vitesse folle et où certains médias privilégient des lectures orientées de l'actualité, il est essentiel de prendre du recul. Une image peut être sortie de son contexte, une information présentée de manière trompeuse et un événement raconté sous un angle qui en change complètement la perception.

Ne vous contentez pas d'une seule version des faits. Croisez les sources, confrontez les points de vue, consultez des médias aux sensibilités différentes et, surtout, construisez votre propre opinion plutôt que de laisser les autres penser à votre place.

Et lorsque viendra le moment de voter, prenez le temps de vous informer, de questionner les discours et de regarder au-delà des promesses. Demandez-vous quel candidat défendra réellement vos intérêts, vos libertés et la voix des citoyens.

Car une démocratie vivante a besoin de citoyens qui réfléchissent, qui questionnent et qui refusent de prendre pour vérité tout ce qu'on leur raconte.