La France aime décidément les paradoxes. D’un côté, 59 % des Français déclarent ne plus croire en Dieu, la pratique religieuse s’est effondrée en quelques décennies et plus de la moitié de la population se dit désormais sans religion. De l’autre, les baptêmes d’adultes repartent fortement à la hausse, les prêtres débarquent sur TikTok, les influenceurs catholiques cumulent les abonnés et, du 25 au 28 septembre 2026, la venue du pape Léon XIV promet de transformer plusieurs villes françaises en gigantesque événement religieux, diplomatique… et médiatique.
Alors, la France redevient-elle catholique ? Pas vraiment. Mais enterrer le religieux serait tout aussi prématuré.
Car ce qui est en train de se jouer est probablement plus intéressant qu’un simple « retour de la foi ». Le catholicisme français change de forme. Moins transmis automatiquement par les familles, davantage choisi individuellement, parfois transformé en marqueur culturel ou politique, il revient aussi dans l’espace public grâce à une institution qui a parfaitement compris une règle élémentaire de communication : quand votre audience disparaît, vous pouvez soit continuer à parler dans une salle vide… soit changer de canal.
Et visiblement, l’Église a choisi TikTok.
Léon XIV en France : quatre jours, cinq étapes et beaucoup de symboles
Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV effectuera la première visite pontificale d’envergure en France depuis celle de Benoît XVI en 2008. Sur le papier, il s’agit évidemment d’un voyage apostolique. Mais lorsqu’on regarde le programme sous l’angle de la communication, chaque étape raconte quelque chose.
À Paris, le pape doit rencontrer Emmanuel Macron à l’Élysée avant de prendre la parole à l’UNESCO sur des sujets comme l’intelligence artificielle et l’écologie. Le choix est loin d’être anodin. Parler uniquement de religion aurait enfermé Léon XIV dans son rôle de chef spirituel catholique. Parler d’IA, d’environnement, de paix ou de dignité humaine permet au contraire de construire une autre image : celle d’une autorité morale capable d’intervenir dans les grands débats contemporains.
À Saint-Denis, une grande veillée avec les jeunes doit donner une dimension beaucoup plus pastorale au déplacement. Le lendemain, une messe place de la Concorde installera littéralement le religieux au cœur d’un espace parmi les plus symboliques de la République française.
Puis direction Lourdes, où une rencontre confidentielle avec des victimes de violences sexuelles dans l’Église est annoncée. Là encore, difficile de ne pas voir l’enjeu d’image. Après les scandales qui ont profondément abîmé la confiance envers l’institution, ignorer ce sujet lors d’un déplacement aussi médiatisé aurait été catastrophique. Cette rencontre ne règle évidemment pas les crises traversées par l’Église, mais elle participe à une stratégie de transparence devenue indispensable.
Enfin, la visite doit s’achever à Metz, en Moselle, territoire où le régime concordataire constitue encore une exception au fonctionnement habituel de la laïcité française. Léon XIV doit également rendre hommage à Robert Schuman, figure de la construction européenne dont le processus de béatification est engagé.
Autrement dit, le programme ne ressemble pas vraiment à un itinéraire dessiné au hasard par Google Maps. République, jeunesse, scandales, Europe, modernité, patrimoine : pratiquement toutes les grandes tensions entourant le catholicisme français sont concentrées en quatre jours.
La France est-elle toujours un pays catholique ? Oui culturellement, beaucoup moins religieusement
C’est probablement là que se trouve le plus gros malentendu.
La France reste profondément marquée par le catholicisme. Son patrimoine, ses jours fériés, ses cathédrales, une partie de son calendrier, son histoire politique et même certains réflexes culturels en portent encore les traces. Il suffit d’observer l’émotion nationale provoquée par l’incendie de Notre-Dame de Paris pour comprendre qu’un bâtiment religieux peut continuer à appartenir symboliquement à tout un pays, y compris à des millions de personnes qui ne mettent jamais les pieds à la messe.
Mais culturellement catholique ne signifie absolument pas pratiquant.
Chez les 18-59 ans, environ 29 % se déclarent catholiques. Dans le même temps, 51 % de la population se dit sans religion et 59 % des Français affirment ne pas croire en Dieu. Quant à la pratique hebdomadaire, elle concerne environ 5 % de la population, contre 35 % en 1961.
Le changement est immense. Pendant longtemps, être catholique relevait souvent de l’héritage familial. On était baptisé parce que les parents l’étaient, eux-mêmes parce que les grands-parents l’étaient. La religion faisait partie du décor social.
Ce modèle s’est largement effondré.
La France de 2026 n’est donc probablement plus un « pays catholique » au sens religieux du terme. Elle ressemble davantage à une société très sécularisée qui continue de vivre au milieu d’un immense héritage catholique.
Et c’est justement là que le phénomène actuel devient fascinant.
Moins de catholiques… mais davantage de jeunes qui demandent le baptême
Alors que tous les grands indicateurs historiques racontent le recul du catholicisme, une courbe part soudainement dans l’autre sens : celle des conversions.
Les baptêmes d’adultes et d’adolescents ont fortement progressé ces dernières années. En 2025, ils étaient environ 17 800. En 2026, ils dépasseraient 21 000. Les 18-25 ans participent particulièrement à cette dynamique.
Non, cela ne signifie pas que les églises françaises vont retrouver demain les niveaux de fréquentation des années 1960. Quelques dizaines de milliers de nouveaux baptisés ne renversent pas plusieurs décennies de sécularisation.
Mais sociologiquement, le signal est intéressant.
Parce que ces nouveaux catholiques ne vivent plus forcément la religion comme quelque chose qu’on leur a transmis. Pour beaucoup, il s’agit au contraire d’un choix personnel. On passe progressivement d’une religion héritée à une religion choisie.
Et la différence est énorme.
Dans une société très individualisée, marquée par les crises politiques, climatiques, économiques et géopolitiques, la religion peut offrir quelque chose que beaucoup d’institutions ont du mal à fournir : un récit global, des rituels, une communauté et des repères relativement stables.
Certains jeunes semblent également attirés par une forme de catholicisme plus assumée, avec une esthétique liturgique forte, des traditions visibles et une doctrine clairement identifiée. Là où les générations précédentes se sont parfois éloignées de l’Église parce qu’elles associaient la religion à la contrainte familiale ou sociale, une partie de la jeunesse actuelle peut justement y voir une contre-culture.
C’est presque le retournement ultime : pour leurs grands-parents, quitter l’Église pouvait être un acte d’émancipation. Pour certains jeunes de 20 ans, y entrer peut désormais produire exactement le même sentiment.

TikTok, Instagram et soutanes : l’Église a compris la bataille de l’attention
Évidemment, ce retour ne tombe pas du ciel sans mauvais jeu de mots.
Depuis plusieurs années, l’Église investit massivement les réseaux sociaux. Des prêtres, religieux et religieuses comme le frère Paul-Adrien ou sœur Albertine rassemblent désormais des communautés importantes en proposant témoignages, explications, vidéos courtes et réponses aux questions sur la foi.
Le Vatican lui-même a institutionnalisé cette présence en organisant en 2025 un Jubilé des missionnaires numériques et influenceurs catholiques.
Le changement de stratégie est assez spectaculaire.
Pendant longtemps, l’image médiatique de l’Église reposait essentiellement sur des prises de parole institutionnelles, la télévision, la presse catholique ou les homélies. Autant dire des formats qui ne sont pas exactement connus pour exploser auprès des 18-25 ans.
Aujourd’hui, la foi se raconte en Reel, en TikTok, en podcast, en témoignage face caméra et parfois même en « routine de Carême ».
D’un point de vue communication, c’est très intelligent : l’Église ne demande plus aux jeunes de venir chercher son message. Elle amène directement son message sur les plateformes où ils passent déjà leur temps.
Elle travaille aussi son image. Les contenus mettent davantage en avant des visages jeunes, des parcours personnels, de la pédagogie et une religion présentée comme accessible, chaleureuse et compatible avec la vie contemporaine.
Attention toutefois au piège du cool washing religieux.
À force de vouloir montrer une Église moderne, sympa et instagrammable, l’institution peut aussi finir par transformer la foi en produit de contenu. Le Vatican semble d’ailleurs avoir lui-même identifié le risque. À l’été 2026, un responsable du Dicastère pour l’Évangélisation mettait en garde les communicateurs catholiques contre la « dictature des algorithmes », en rappelant qu’ils étaient d’abord disciples avant d’être influenceurs.
Même l’Église découvre donc cette vérité particulièrement sympathique du métier de communicant : courir après l’algorithme finit parfois par vous faire oublier pourquoi vous communiquiez au départ.
La visite du pape pose-t-elle un problème de laïcité ?
Évidemment, dès qu’un pape pose un pied en France, la question revient.
La réponse juridique est assez simple : non, recevoir Léon XIV ne constitue pas en soi une violation de la laïcité.
Le pape n’est pas uniquement le chef de l’Église catholique. Il est également le souverain de l’État de la Cité du Vatican. Sa rencontre avec Emmanuel Macron à l’Élysée entre donc dans le cadre classique des relations diplomatiques entre deux États.
La loi de 1905 impose la neutralité de l’État et organise la séparation des Églises et de l’État. Elle n’a jamais eu pour fonction de faire disparaître toute expression religieuse de l’espace public.
Mais politiquement et symboliquement, les choses deviennent évidemment beaucoup plus intéressantes.
Une messe géante place de la Concorde, en plein cœur de Paris, ne produit pas la même image qu'une cérémonie organisée dans une cathédrale. La symbolique est extrêmement forte : un grand rassemblement religieux sur une place intimement liée à l’histoire politique et révolutionnaire française.
Et c’est précisément ici que la communication entre en collision avec la laïcité.
Un événement peut être parfaitement légal tout en déclenchant un immense débat sur ce qu’il représente.
La France entretient d’ailleurs depuis longtemps une relation particulièrement tendue avec cette question. Le pape François avait lui-même critiqué une laïcité française qu’il considérait comme parfois « exagérée » ou trop fermée à la transcendance.
En réalité, le problème n’est peut-être pas la présence du religieux dans l’espace public. Il tient davantage à notre difficulté collective à déterminer quelle place nous voulons lui donner dans une société désormais très pluraliste.
La laïcité, d’accord… mais pour tout le monde
Le vrai débat autour de la messe place de la Concorde n’est pas seulement juridique. Il est surtout symbolique. Parce qu’en France, on passe notre temps à invoquer la laïcité dès qu’une religion devient trop visible dans l’espace public. Pourtant, lorsqu’il s’agit du catholicisme, le curseur semble parfois bouger beaucoup plus facilement. Une immense messe au cœur de Paris, face à l’Assemblée nationale, sur une place chargée d’histoire républicaine, forcément, ça interroge. Pas parce qu’il faudrait faire disparaître la religion de l’espace public, mais parce qu’on peut légitimement se demander si le même niveau de tolérance existerait pour un événement musulman, juif ou appartenant à une autre confession. C’est là que le sujet devient intéressant : la laïcité ne devrait pas fonctionner à géométrie variable selon que la religion nous semble familière, patrimoniale ou culturellement acceptable. Et d’un point de vue communication, choisir la Concorde est tout sauf neutre : c’est placer volontairement l’Église au centre du décor républicain, dans un lieu ultra-symbolique et ultra-médiatique. Difficile, ensuite, de présenter cela comme une simple rencontre entre fidèles.
Quand être « catho » devient une identité politique
Cette familiarité explique aussi pourquoi le catholicisme réapparaît régulièrement dans les discours politiques.
Une partie de la droite radicale et de l’extrême droite mobilise aujourd’hui les symboles chrétiens comme marqueurs d’une identité française supposée authentique, souvent mise en opposition avec l’islam.
Le paradoxe est assez savoureux : certaines formations utilisent énormément l’imaginaire chrétien sans défendre pour autant un programme particulièrement religieux.
On ne parle alors plus réellement de foi, mais de christianisme culturel.
La croix, la cathédrale ou Jeanne d’Arc deviennent des éléments d’un storytelling national.
Cette mécanique est particulièrement visible chez certains mouvements identitaires. Plusieurs d’entre eux étaient historiquement beaucoup plus proches du néopaganisme ou totalement indifférents au catholicisme avant d’opérer progressivement un virage vers un catholicisme traditionaliste.
La religion devient alors un outil civilisationnel.
Et d’un point de vue communication politique, c’est extrêmement puissant. Une religion vieille de plusieurs siècles fournit immédiatement tout ce dont rêve une marque politique : des symboles connus, des récits, des héros, des lieux, des traditions et une gigantesque profondeur historique.
Petit problème : transformer une religion en identité de camp revient aussi à la vider progressivement de sa dimension spirituelle.
À force de défendre la « civilisation chrétienne », on peut finir par beaucoup parler de civilisation… et assez peu de christianisme.
Le « retour du religieux » dépasse largement le catholicisme
Il faut enfin éviter une lecture trop centrée sur Rome.
Le regain d’intérêt pour la religion observé chez certaines catégories de jeunes ne concerne pas uniquement le catholicisme. Le protestantisme évangélique représente désormais environ 4 % de la population adulte, contre 0,2 % en 1970. L’islam, deuxième religion de France, connaît également une pratique importante chez les nouvelles générations : parmi les moins de 25 ans musulmans, 30 % se définissent comme « très religieux ».
Le phénomène semble donc plus large.
Il ne faut peut-être pas parler d’un grand retour de la religion, au singulier, comme si la France retournait tranquillement vers le modèle des années 1950.
Ce que l’on observe ressemble davantage à une fragmentation du croire.
Une majorité de Français s’éloigne toujours davantage des institutions religieuses, tandis que des minorités croyantes deviennent parfois plus engagées, plus visibles et plus affirmées.
Moins de croyants, donc. Mais parfois des croyants plus investis.
Et forcément, dans une société structurée par les réseaux sociaux où quelques communautés très mobilisées peuvent occuper beaucoup d’espace médiatique, cette évolution donne parfois l’impression d’un retour religieux beaucoup plus massif qu’il ne l’est statistiquement.
Léon XIV, pape ou formidable produit médiatique ?
La formule peut sembler provocatrice, mais elle résume finalement assez bien l’enjeu.
La visite de Léon XIV sera évidemment un événement spirituel majeur pour les catholiques. Mais elle sera simultanément une opération diplomatique, médiatique et communicationnelle considérable.
Un site dédié, des inscriptions ouvertes au grand public, des retransmissions nationales, des rencontres avec la jeunesse, des sujets universels comme l’IA ou l’écologie et un itinéraire rempli de lieux hautement symboliques : l’Église maîtrise parfaitement les codes de l’événementiel.
Et elle a besoin de cette visibilité.
Car son principal défi n’est peut-être plus uniquement de conserver ses fidèles. Il consiste à exister culturellement dans une société où l’immense majorité des gens n’entendrait pratiquement plus parler d’elle sans les médias et les réseaux sociaux.
Dans cette bataille de l’attention, Léon XIV est à la fois pape, chef d’État, autorité morale et figure médiatique internationale.
Une sorte de personal branding vieux de deux mille ans, avec tout de même une identité visuelle particulièrement solide.
Alors, la France est-elle toujours catholique ?
Oui. Non. Et c’est précisément pour cela que la question est intéressante.
Non, si l’on parle de foi et de pratique : la majorité de la population française ne se reconnaît plus dans une religion et le catholicisme institutionnel a perdu une immense partie de son influence sociale.
Oui, si l’on parle d’histoire et de culture : le catholicisme continue d’imprégner profondément le patrimoine, le calendrier, les paysages, les imaginaires et même certains débats politiques français.
Et peut-être à nouveau un peu plus qu’hier si l’on regarde certaines nouvelles générations : non pas parce qu’elles reproduisent mécaniquement la religion de leurs parents, mais justement parce qu’elles la redécouvrent comme un choix personnel, communautaire et parfois identitaire.
La venue de Léon XIV ne signe donc probablement pas le grand retour de « la France catholique ».
Elle raconte quelque chose de beaucoup plus contemporain : une France largement sécularisée, mais toujours fascinée par le religieux ; très attachée à la laïcité, mais incapable de cesser de débattre de Dieu ; moins croyante, mais traversée par de nouvelles quêtes spirituelles ; et surtout une société où religions, institutions et politiques ont compris qu’une bataille essentielle se jouait désormais ailleurs.
Dans les représentations.
Dans l’identité.
Et, évidemment, dans le fil « Pour toi ».

