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Bordeaux : les gaz pour les manifestants, la rue pour les casseurs

17 octobre 2026 · Cyril

Bordeaux : les gaz pour les manifestants, la rue pour les casseurs

Ce 17 octobre, Bordeaux a vécu une journée de mobilisation qui a progressivement sombré dans le chaos. Mais derrière les vitrines brisées et les images de pillages, une autre réalité mérite d'être racontée : celle de manifestants pacifiques empêchés de manifester sereinement, confrontés aux gaz lacrymogènes et à un dispositif policier dont la gestion soulève de sérieuses questions. J'étais sur place.

Une manifestation pacifique qui n'a jamais pu se dérouler normalement

Le rassemblement était prévu à 14 heures, place de la Bourse. Aucun parcours n'avait été autorisé par la préfecture, seulement un rassemblement sur cette place. Mais face à l'affluence, l'espace s'est rapidement retrouvé saturé et encerclé par les forces de l'ordre.

La police a alors fait usage de gaz lacrymogènes contre les manifestants, sans leur laisser de véritable possibilité d'évacuer la place sans être exposés aux gaz. J'étais sur place, et je peux témoigner de cette situation : il était impossible de quitter sereinement le secteur sans risquer de se retrouver dans les gaz lacrymogènes.

J'ai moi-même tenté d'évacuer la place pour me mettre en sécurité, mais nous étions encerclés par les forces de l'ordre. Impossible de trouver une sortie permettant de quitter les lieux sans être exposé aux gaz lacrymogènes. Même les personnes qui manifestaient de manière totalement pacifique, sans provoquer le moindre affrontement, se retrouvaient prises dans cette situation. Nous voulions simplement partir, mais le dispositif policier ne nous permettait pas de sortir en sécurité. Une situation particulièrement incompréhensible pour des citoyens qui n'avaient commis aucune violence.

Cette intervention a profondément perturbé la mobilisation. Les manifestants, qui étaient pour la plupart calmes et pacifiques, se sont retrouvés dispersés dans différents secteurs de Bordeaux : sur les quais, à la Victoire, à Gambetta et à Pey-Berland.

Sur cette dernière place, les manifestants continuaient pourtant à chanter et à danser pacifiquement. Là encore, les forces de l'ordre sont intervenues avec des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et un canon à eau.

Comment peut-on prétendre garantir le droit de manifester lorsque les citoyens ne peuvent ni se rassembler tranquillement ni quitter les lieux sans être exposés aux gaz ? Le maintien de l'ordre devrait permettre à une manifestation de se dérouler en sécurité, pas contribuer à la rendre impossible.

Pendant que la police dispersait les manifestants, les casseurs pillaient les commerces

Vers 18 heures, alors que la mobilisation se poursuivait, des groupes de casseurs ont commencé à s'attaquer aux commerces du centre-ville, notamment rue Sainte-Catherine. Vitrines brisées, magasins pillés, dégradations : Bordeaux a progressivement basculé dans des scènes de violence.

J'ai moi-même été témoin de cette dégradation de la situation. Dans une rue du centre-ville, des individus courant à toute vitesse m'ont violemment bousculé, me faisant tomber au sol. J'ai alors préféré quitter le secteur pour me mettre à l'abri.

J'ai également observé une scène particulièrement troublante rue Sainte-Catherine : les policiers présents ont quitté le secteur alors que la situation se dégradait. Dans la portion de rue où je me trouvais, je ne voyais plus aucun policier, tandis que de très nombreux individus violents circulaient et que les commerces se retrouvaient exposés aux dégradations. J'ai eu le sentiment d'assister à une situation totalement paradoxale : les forces de l'ordre quittaient une rue menacée par les casseurs, alors que d'importants moyens policiers restaient mobilisés contre les rassemblements de manifestants. Les commerces semblaient abandonnés à leur triste sort. Je ne peux évidemment pas connaître les consignes données aux policiers ni les raisons exactes de leur retrait, mais ce que j'ai observé sur place interroge profondément sur les priorités du dispositif de sécurité.

Pendant ce temps, les forces de l'ordre restaient fortement mobilisées autour de la mairie et de Pey-Berland, où des manifestants pacifiques étaient encore exposés aux gaz. Dans d'autres rues, des commerces étaient attaqués.

Ce contraste est difficile à comprendre. Pourquoi autant de moyens étaient-ils consacrés à disperser des manifestants pacifiques alors que des groupes violents s'en prenaient aux boutiques ? La répartition des forces de l'ordre et les décisions prises au cours de cette journée méritent des explications.

Mais surtout, il est indispensable de différencier les casseurs des véritables manifestants. Les individus qui ont pillé les magasins et détruit des commerces ne représentent pas les milliers de citoyens venus faire entendre leurs revendications. Leurs actes sont condamnables et ont considérablement nui à la mobilisation.

Les casseurs ont gâché la manifestation. Ne les laissons pas en devenir le seul visage.

Et maintenant, que retiendra-t-on de cette journée ? Les vitrines brisées, les pillages, les affrontements et les images spectaculaires qui circulent sur les réseaux sociaux.

Mais parlera-t-on autant des manifestants pacifiques gazés ? De ceux qui ne pouvaient pas quitter la place de la Bourse sans être exposés aux gaz lacrymogènes ? De ces citoyens venus simplement exprimer leur colère et dont la mobilisation a été profondément perturbée ?

C'est précisément le danger d'un traitement médiatique incomplet. Montrer les violences est nécessaire, mais réduire une manifestation entière aux agissements des casseurs revient à effacer les milliers de personnes qui n'ont participé à aucune dégradation.

Les casseurs ont gâché cette journée en détournant l'attention des revendications. Les interventions policières ont, elles aussi, contribué à empêcher le déroulement serein de la mobilisation. Ces deux réalités doivent pouvoir être racontées sans que l'une fasse disparaître l'autre.

Condamner les pillages et dénoncer la manière dont des manifestants pacifiques ont été traités n'a rien de contradictoire.

J'étais à Bordeaux. J'ai vu une ville sombrer progressivement dans le désordre, des citoyens empêchés de manifester sereinement et des groupes violents prendre le dessus dans plusieurs rues.

Médias : quand montrer une partie de la réalité revient à déformer l'ensemble

Les médias ont un pouvoir considérable sur la manière dont nous percevons les événements. En choisissant certaines images, certains témoignages et certains angles de traitement, ils peuvent orienter la perception du public sans nécessairement diffuser de fausses informations. À Bordeaux, les images spectaculaires des pillages et des affrontements risquent ainsi d'éclipser celles des milliers de manifestants pacifiques, pourtant au cœur de cette mobilisation. Montrer les vitrines brisées sans raconter les manifestants exposés aux gaz lacrymogènes, c'est présenter une réalité incomplète. L'information ne devrait pas se limiter à ce qui choque, fait réagir ou génère de l'audience. Le rôle du journalisme est de contextualiser les faits, de confronter les points de vue et de donner au public les moyens de comprendre ce qui s'est réellement passé. Car on peut déformer la perception d'un événement sans mentir : il suffit parfois de choisir ce que l'on montre et, surtout, ce que l'on ne montre pas.

Ce 17 octobre, Bordeaux n'a pas seulement été le théâtre de pillages. Elle a aussi été le théâtre d'une mobilisation pacifique dont la voix a été étouffée. Et ce serait une injustice supplémentaire que l'on finisse par oublier ceux qui étaient simplement venus manifester.