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Extrême droite : derrière la dédiabolisation, un projet qui menace l'égalité des droits.

LE REGARD | ENQUÊTE POLITIQUE — 26 OCTOBRE 2026

27 octobre 2026 · Communicare

Extrême droite : derrière la dédiabolisation, un projet qui menace l'égalité des droits.

Priorité nationale, restriction des droits des étrangers, privatisation de France Télévisions, menaces sur les financements associatifs et divergences sur les droits des femmes : à l'approche de l'élection présidentielle de 2027, les propositions du Rassemblement national méritent un examen approfondi. Derrière une communication politique de plus en plus institutionnelle, ses textes révèlent des choix qui pourraient modifier durablement l'égalité devant la loi, les libertés publiques et l'équilibre démocratique français. Enquête

Le Rassemblement national traîne actuellement plusieurs affaires : des polémiques liées à des propos ou des comportements jugés antisémites, mais aussi l’affaire des assistants parlementaires européens, pour laquelle Marine Le Pen a été condamnée. Elle reste pourtant en tête de plusieurs sondages, même s’il faut les lire avec prudence, certains étant commandés par des acteurs ayant leurs propres intérêts. Le programme du RN repose sur la « priorité nationale », sur la désignation des étrangers comme responsables de nombreux problèmes, et sur un budget dont le financement est parfois fragile. C’est pourquoi je propose ici une analyse plus objective de ce programme.

La dédiabolisation ne suffit pas à effacer les programmes

Depuis plusieurs années, le Rassemblement national s'efforce de présenter un visage plus institutionnel. Jordan Bardella multiplie les interventions sur le pouvoir d'achat, Marine Le Pen défend la crédibilité économique de son parti et ses représentants cherchent à apparaître comme des responsables politiques prêts à gouverner. Pourtant, derrière cette stratégie de normalisation, les propositions du RN continuent de soulever des questions fondamentales sur la conception de la citoyenneté, de l'égalité et des libertés.

L'enjeu ne consiste pas à juger les millions d'électeurs qui se tournent vers cette formation, ni à nier les difficultés sociales, économiques ou sécuritaires auxquelles ils souhaitent obtenir des réponses. Il consiste à examiner ce que le parti propose réellement de changer. Car une élection ne se résume pas à des promesses : elle peut ouvrir la voie à des modifications profondes des institutions et des droits.

Et sur ce terrain, certains projets du RN sont particulièrement révélateurs.

La priorité nationale : institutionnaliser une différence de traitement

C'est l'une des pierres angulaires du projet politique du Rassemblement national. Le 25 janvier 2024, Marine Le Pen et les députés RN ont déposé une proposition de loi constitutionnelle intitulée Citoyenneté-Identité-Immigration. Son objectif est notamment d'inscrire dans le droit une priorité accordée aux citoyens français dans l'accès à l'emploi, au logement et à certaines politiques publiques.

Derrière l'expression rassurante de « priorité nationale » se trouve un mécanisme juridique précis : permettre que deux personnes placées dans une situation comparable soient traitées différemment en raison de leur nationalité. Ce principe pourrait toucher des étrangers installés légalement en France, qui y travaillent, y paient leurs impôts et y construisent leur vie.

Le RN justifie cette mesure par la volonté de protéger les ressources nationales et de donner la priorité aux citoyens français. Mais les conséquences d'une telle distinction dépassent la seule politique migratoire. Elle reviendrait à étendre les critères de nationalité à des domaines essentiels de l'existence, au risque de fragiliser l'accès au logement, à l'emploi ou à certaines protections sociales pour des populations déjà exposées à la précarité.

Le projet prévoit également de permettre l'exclusion de certains emplois publics pour des Français possédant une seconde nationalité. Cette fois, la différence de traitement concernerait des citoyens français eux-mêmes. La question devient alors particulièrement sensible : pourquoi la possession de deux nationalités devrait-elle suffire à remettre en cause l'accès à certaines fonctions, indépendamment des compétences et de la situation individuelle ?

Ce ne sont pas de simples déclarations de campagne. Ces orientations figurent dans un texte parlementaire officiel, même si leur application nécessiterait des modifications juridiques importantes.

La priorité nationale peut se révéler fortement discriminatoire. Accorder des droits ou des avantages en fonction de la nationalité plutôt que de la situation de chacun s’apparente, pour ses détracteurs, à de la xénophobie. Qu’une telle mesure figure au cœur d’un programme politique est en soi révélateur de la vision de la société qu’il porte.

En présentant régulièrement l’immigration comme une cause des difficultés du pays, le Rassemblement national entretient un climat de méfiance envers les étrangers et risque d’en faire des boucs émissaires. La CNCDH souligne que les discours politiques stigmatisants alimentent le rejet de l’autre et banalisent les discriminations. Les personnes immigrées se voient ainsi rendues responsables de problèmes économiques, sociaux ou d’insécurité qui ne s’expliquent pas par leur seule présence. Ce discours occulte aussi leur contribution à la société : selon l’Insee, les immigrés représentent environ 12 % de la population active en France. Dans un pays où les naissances reculent et où la population vieillit, cet apport mérite d’être reconnu, sans pour autant présenter l’immigration comme une solution miracle ni réduire les personnes à leur utilité économique.

Le rejet de l’autre ne constitue pas un programme politique : désigner des coupables ne remplace pas des solutions pour l’emploi, le logement, la santé ou l’école. La stigmatisation divise sans rien résoudre. L’immigration n’est pas, en soi, synonyme de problèmes. Les difficultés qu’elle peut poser ne sont pas une fatalité, mais exigent des politiques sérieuses d’accueil, d’apprentissage du français, d’accès à l’emploi et au logement. On peut débattre des règles et des moyens sans faire des étrangers des ennemis. Une politique responsable doit répondre aux difficultés concrètes tout en respectant la dignité de chacun.

Droits des étrangers : une politique qui dépasse le contrôle de l'immigration

La politique migratoire du RN ne se limite pas au renforcement des frontières. Son programme législatif de 2024 prévoyait notamment la suppression du droit du sol, des restrictions au regroupement familial, le rétablissement du délit de séjour irrégulier et le remplacement de l'aide médicale de l'État par une couverture beaucoup plus limitée.

Le projet constitutionnel de Marine Le Pen va plus loin. Il envisage de rendre possible le dépôt des demandes d'asile exclusivement hors du territoire français, tout en réduisant certaines protections juridiques mobilisables par les étrangers.

Ces dispositions soulèvent des interrogations majeures sur l'accès effectif à l'asile, le respect de la vie familiale et la possibilité de contester une décision administrative. Le problème ne réside pas uniquement dans la volonté de réduire l'immigration, mais dans la modification des garanties destinées à protéger les individus contre l'arbitraire.

La question sanitaire illustre également les conséquences possibles de cette politique. Le rapport officiel remis en décembre 2023 par Claude Evin et Patrick Stefanini souligne l'utilité de l'aide médicale de l'État et met en garde contre les effets d'une prise en charge limitée aux urgences. Retarder les soins peut aggraver les pathologies et déplacer les dépenses vers les hôpitaux.

Présenter la restriction des soins comme une simple économie budgétaire revient donc à négliger ses conséquences potentielles sur la santé publique. Car, supprimer l’aide médicale d’État (AME) serait une décision particulièrement dangereuse. Elle priverait de soins des personnes qui en ont réellement besoin et qui disposent de très faibles ressources, ce qui est difficilement compatible avec le principe d’humanité. Les conséquences seraient d’abord sanitaires : des maladies soignées trop tard, voire pas du tout, et une pression accrue sur les hôpitaux, puisque les patients se tourneraient davantage vers les urgences avec des problèmes de santé plus avancés. La santé publique serait elle aussi touchée : moins de suivi et des diagnostics tardifs compliquent la prise en charge des maladies transmissibles, comme les virus. Enfin, le coût de l’AME, environ 1,1 milliard d’euros, représente à peine 0,4 % des dépenses de santé, soit environ quatre euros sur mille. C’est une dépense modeste, que l’on peut justifier par un enjeu de sécurité sanitaire.

Droits des femmes : derrière les discours, des divergences préoccupantes

Le Rassemblement national affirme défendre les femmes, notamment lorsqu'il aborde les questions de sécurité. Mais son positionnement sur les droits reproductifs et les politiques d'égalité mérite d'être confronté aux votes de ses représentants et à ses propositions.

Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès a inscrit dans la Constitution la liberté garantie de recourir à l'interruption volontaire de grossesse. Cette réforme historique a été adoptée par 780 voix favorables, contre 72 et 50 abstentions. Parmi les opposants figuraient onze députés du Rassemblement national.

Ce résultat ne signifie pas que l'ensemble du RN s'oppose au droit à l'avortement : des parlementaires du parti ont soutenu la réforme. Il révèle néanmoins des divergences importantes au sein de la formation sur la constitutionnalisation de cette liberté.

La protection des droits des femmes ne se mesure pourtant pas uniquement aux déclarations de principe. Elle dépend aussi de l'accès à la contraception, à l'information, aux structures d'accompagnement et aux associations spécialisées.

Or, le Planning familial figure désormais parmi les organisations explicitement citées par des responsables du RN lorsqu'ils évoquent une réduction des subventions aux associations considérées comme politisées.

Cette orientation fait apparaître un risque concret : affaiblir financièrement des structures qui participent à l'information et à l'accompagnement des femmes, notamment sur la santé sexuelle et reproductive. La défense des droits ne dépend pas seulement de leur inscription dans la loi, mais aussi des moyens permettant de les exercer.

Associations : quand la critique du pouvoir devient un motif de sanction financière

Le 22 octobre 2026, Public Sénat a rapporté une orientation particulièrement significative de la stratégie budgétaire du Rassemblement national. Le parti prévoit de réaliser deux milliards d'euros d'économies dès 2027 en réduisant les subventions aux associations qu'il considère comme ne relevant pas de l'intérêt général.

Marine Le Pen a défendu l'idée que les associations bénéficiant d'argent public devraient être apolitiques. De son côté, la sénatrice RN Edwige Diaz a cité explicitement le Planning familial et la Ligue des droits de l'homme parmi les structures concernées. Elle a également averti que son parti n'oublierait pas les prises de position hostiles à son égard.

Cette déclaration révèle une tension profonde entre deux conceptions du rôle des associations. D'un côté, le pouvoir politique revendique la possibilité de contrôler l'utilisation de l'argent public, ce qui relève de sa responsabilité. De l'autre, les associations de défense des droits ont précisément pour mission d'interpeller les institutions, de dénoncer les discriminations et, lorsque cela leur paraît nécessaire, de contester les décisions gouvernementales.

Si une prise de position critique devient un motif de suppression des aides, le financement public risque de se transformer en instrument de pression politique.

Le cas de la Ligue des droits de l'homme est particulièrement révélateur. Une organisation chargée de défendre les libertés publiques doit pouvoir critiquer un gouvernement sans que son désaccord soit, à lui seul, assimilé à une absence d'intérêt général.

Le débat est d'autant plus important qu'une association n'a pas besoin d'être officiellement interdite pour être affaiblie. Une réduction brutale de ses ressources peut suffire à limiter ses actions, ses permanences et sa capacité d'intervention.

Il ne s'agit pas d'une crainte abstraite : Public Sénat rapporte également que le maire RN de Carpentras, Hervé de Lépinau, a supprimé en juin 2026 les subventions municipales au Planning familial, en invoquant notamment ses prises de position contre le parti.

France Télévisions : l'indépendance de l'information au cœur des inquiétudes

La question des médias constitue un autre point majeur du programme du RN. Lors des élections législatives de 2024, le parti défendait la privatisation de l'audiovisuel public, notamment de France Télévisions et de Radio France.

Derrière cette proposition se trouve une interrogation essentielle : quelle place doit conserver un service public de l'information dans une démocratie où une part importante du paysage médiatique appartient déjà à de grands groupes privés ?

France Télévisions ne se résume pas à ses journaux télévisés. Le groupe participe à l'information nationale et régionale, à la création audiovisuelle, à la diffusion culturelle et à des missions d'intérêt général qui ne répondent pas uniquement à des impératifs commerciaux.

Sa privatisation modifierait profondément cet équilibre. Elle pourrait renforcer le poids des logiques de rentabilité et poser de nouvelles questions sur la concentration des médias, les obligations éditoriales et l'indépendance à l'égard des propriétaires.

Dès juin 2024, Mediapart rapportait les inquiétudes de salariés de l'audiovisuel public face à cette perspective. L'enquête évoquait notamment des tensions autour de l'indépendance rédactionnelle et la mise en retrait de journalistes de France Télévisions ayant signé une tribune appelant à une mobilisation des médias contre l'extrême droite.

Le sujet a pris une nouvelle dimension en mai 2026, lorsque Mediapart a analysé les propositions budgétaires du député UDR Charles Alloncle concernant l'audiovisuel public. Le média y voit une stratégie susceptible d'affaiblir le service public par une réduction importante de ses moyens. Il faut distinguer ces propositions de celles officiellement portées par le RN, mais elles participent au débat plus large sur l'avenir du financement des médias publics.

La privatisation ne constitue pas automatiquement une censure, et le service public doit lui aussi garantir son pluralisme et son indépendance. Mais son démantèlement ou son affaiblissement soulèverait des questions considérables sur les conditions de production d'une information accessible à tous.

Dans une démocratie, l'indépendance de la presse ne dépend pas seulement de l'absence d'interdictions. Elle dépend aussi des structures économiques, des garanties professionnelles et des moyens accordés au journalisme.

France Télévisions est l’un des seuls médias qui ne soit pas dans une logique de rentabilité, mais dans une logique d’information. Cela lui permet d’être plus objectif et de ne pas être orienté par des milliardaires, notamment lorsqu’on voit certaines émissions d’investigation qui peuvent déranger ces derniers. Un média privé aurait plus de mal à proposer ce genre d’enquêtes en toute indépendance. C’est pourquoi la privatisation de France Télévisions est problématique : l’entrée d’intérêts privés dans un groupe public n’est jamais bon signe.

Justice : modifier les règles qui protègent les citoyens

L'un des aspects les plus importants du projet constitutionnel du RN concerne les rapports entre le pouvoir politique et les institutions chargées de faire respecter le droit.

La proposition déposée en 2024 prévoit notamment de modifier les conditions dans lesquelles certaines normes internationales et européennes pourraient être invoquées devant les juridictions françaises. Elle envisage également de restreindre le champ de protection des étrangers par le Défenseur des droits.

Le parti défend ces changements au nom de la souveraineté populaire. Mais ils soulèvent une difficulté fondamentale : dans une démocratie constitutionnelle, le rôle des juridictions n'est pas uniquement de faire appliquer les décisions de la majorité. Il est aussi de vérifier que ces décisions respectent les garanties juridiques en vigueur.

Lorsqu'un gouvernement considère certaines protections comme des obstacles à son action, la question de l'équilibre des pouvoirs devient centrale.

Les modifications envisagées ne pourraient pas nécessairement entrer en vigueur immédiatement. Elles rencontreraient des contraintes constitutionnelles et parlementaires importantes. Mais le projet révèle une volonté explicite de redéfinir les limites juridiques imposées à certaines politiques publiques.

C'est un débat qui concerne tous les citoyens, au-delà des seules personnes directement visées par les mesures migratoires.

Le Rassemblement national se présente comme le défenseur du peuple face aux élites, mais certains de ses votes interrogent cette promesse. En juillet 2022, ses députés ont voté contre une proposition visant à porter le Smic à 1 500 euros nets, qui aurait bénéficié aux salariés les moins rémunérés. En octobre 2025, ils se sont également opposés à la « taxe Zucman », destinée à garantir une imposition minimale de 2% du patrimoine des personnes possédant plus de 100 millions d’euros. Enfin, le 13 mai 2026, le RN a été le seul groupe à voter contre une proposition créant un fonds pour la recherche sur les cancers pédiatriques et les maladies rares infantiles, financé par une contribution de 0,1% sur le chiffre d’affaires des médicaments remboursés des laboratoires pharmaceutiques. Il défendait plutôt un crédit d’impôt pour encourager leur investissement. Ces exemples ne résument pas tous ses choix, mais ils révèlent un décalage qui mérite d’être souligné : prétendre défendre les plus vulnérables n’empêche pas le RN de refuser certaines mesures pour les bas salaires et certaines contributions demandées aux grandes fortunes ou aux entreprises.

Derrière les promesses économiques, des choix de société

Le RN présente son programme économique comme une réponse aux difficultés de pouvoir d'achat et à la dégradation des finances publiques. Pourtant, plusieurs de ses propositions soulèvent des interrogations sur leur financement et leurs conséquences sociales.

En 2024, l'Institut Montaigne estimait que le programme législatif du parti entraînerait une dégradation budgétaire de 71 milliards d'euros selon ses hypothèses. Ce chiffrage concernait le programme de l'époque et ne peut être transposé mécaniquement aux propositions ultérieures.

En octobre 2025, Le Monde soulignait également les incertitudes entourant les économies annoncées par le RN, notamment celles reposant sur la réduction des droits sociaux des étrangers.

Ces éléments mettent en évidence une question essentielle : les économies annoncées correspondent-elles à des réductions de dépenses réellement réalisables, ou reposent-elles sur des hypothèses dont la faisabilité juridique et économique reste contestée ?

Le pouvoir d'achat, la santé, l'emploi et les services publics ne peuvent être examinés séparément des choix de redistribution. Une mesure présentée comme une économie pour l'État peut aussi entraîner des conséquences pour les ménages, les collectivités et les établissements publics.

« On n’a jamais essayé » ? Regardons ce qui se passe ailleurs

L’argument selon lequel il faudrait essayer l’extrême droite parce qu’elle n’a jamais gouverné la France oublie une chose : nous pouvons déjà observer des politiques menées ailleurs. Les contextes sont différents, mais les atteintes aux droits documentées aux États-Unis et en Italie constituent des avertissements concrets.

Aux États-Unis, sous Donald Trump, Amnesty International a documenté des arrestations discriminatoires, des détentions arbitraires et un usage illégal de la force lors d’opérations de la police de l’immigration. L’enjeu dépasse donc le simple contrôle des frontières : il concerne aussi la façon dont des personnes migrantes, réfugiées ou demandeuses d’asile sont traitées, ainsi que le respect de leurs droits fondamentaux.

En Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a choisi de transférer des migrants vers des centres de détention en Albanie. Amnesty International dénonce les risques de détention arbitraire et les obstacles à l’accès aux avocats et à la procédure d’asile. Derrière une promesse de fermeté, ce sont donc des protections essentielles qui peuvent être fragilisées.

Ces exemples ne signifient pas que tout se passerait exactement de la même manière en France. Mais ils montrent pourquoi les discours de rejet ne doivent pas être banalisés : lorsqu’ils se traduisent en politiques publiques, ils peuvent mettre en danger les droits de personnes bien réelles. Une démocratie peut fixer des règles migratoires et les faire respecter sans humilier, discriminer ni désigner une partie de la population comme un ennemi.

Délinquance : regarder les causes plutôt que désigner des origines
Affirmer que « les immigrés ne font que commettre des délits » revient à imputer à des millions de personnes les actes d’une minorité. La surreprésentation de certains groupes dans les statistiques ne prouve pas que l’origine explique la délinquance : il faut tenir compte de l’âge, du sexe et des conditions sociales. La pauvreté, en outre, ne conduit pas automatiquement à la délinquance et n’explique pas toutes les infractions, mais la précarité et le difficile accès au travail y jouent un rôle, comme le souligne le CEPII. Les discriminations à l’embauche, au logement ou à l’école peuvent aussi creuser les inégalités de départ, selon le Défenseur des droits. Comprendre ces mécanismes n’est pas excuser les délits : c’est chercher à les prévenir plutôt que de rendre coupable toute une population.

La laïcité protège les croyants comme les non-croyants
La France possède un héritage chrétien important, mais elle n’impose aucune identité religieuse à ses citoyens. Le recul du christianisme ne signifie pas que les musulmans « prennent toute la place » : selon l’enquête Insee-Ined de 2019-2020, parmi les 18-59 ans vivant en France métropolitaine, 51 % se déclarent sans religion, 29 % catholiques et 10 % musulmans. Ces chiffres mesurent une appartenance déclarée, non une pratique. La laïcité garantit à chacun le droit de croire, de ne pas croire et de changer de religion, dans le respect des lois communes. Elle protège les personnes et leur liberté de conscience, sans interdire ni la critique des religions ni le débat sur leurs idées.

Le « grand remplacement » n’est pas un constat scientifique
Les évolutions démographiques et culturelles existent, mais elles ne démontrent pas qu’un peuple serait organisé pour en « remplacer » un autre. Ce récit transforme une population diverse en deux blocs prétendument incompatibles, en oubliant les familles mixtes et les appartenances multiples. Des démographes comme François Héran et Hervé Le Bras ont contesté les raisonnements et les extrapolations sur lesquels il repose. Présenter les Français musulmans ou les descendants d’immigrés comme une population étrangère menaçant la France, c’est nier qu’ils peuvent pleinement en faire partie. Défendre une culture n’oblige pas à faire de ses concitoyens des ennemis. Une minorité de personnes qui causent des troubles ou rejettent la France ne représente ni l’ensemble des personnes issues de l’immigration, ni l’ensemble des musulmans. La grande majorité travaille, vit normalement et respecte la République. Mettre systématiquement en avant cette minorité sert à construire un récit de peur, qui ne reflète pas la réalité de la plupart des gens.

La démocratie ne se protège pas uniquement dans les urnes

À l'approche de la présidentielle de 2027, les débats autour du Rassemblement national ne peuvent se limiter à son image, à ses dirigeants ou aux sondages. Ce sont ses textes, ses propositions et les conséquences qu'ils pourraient produire qui doivent être placés au centre de la discussion.

La priorité nationale pose directement la question de l'égalité des droits. Les restrictions envisagées pour les étrangers interrogent l'accès aux protections fondamentales. Les orientations concernant les associations pourraient affecter leur indépendance financière. La privatisation de l'audiovisuel public soulève des questions majeures sur le pluralisme et l'avenir de l'information. Quant aux droits des femmes, ils exigent une vigilance qui ne saurait se satisfaire des seules déclarations politiques.

Ces sujets n'ont pas tous le même degré de certitude : certains reposent sur des textes déposés au Parlement, d'autres sur des annonces budgétaires ou sur des conséquences anticipées par des chercheurs, des journalistes et des organisations concernées. Mais ils méritent tous d'être examinés avant qu'une éventuelle décision politique ne les transforme en réalité.

Une démocratie ne repose pas seulement sur la victoire d'une majorité. Elle repose aussi sur la protection des minorités, la liberté de contester le pouvoir, l'indépendance de la justice et la possibilité pour les journalistes et les associations d'exercer leurs missions sans pression politique.

L'enjeu de 2027 dépasse donc la seule question de l'alternance. Il concerne aussi les garanties que la République entend préserver, quels que soient ceux qui gouvernent.

En tout cas, réfléchissez bien avant de voter : le projet du Rassemblement national est loin d’être anodin. Sur plusieurs sujets, il est discriminatoire, voire autoritaire, comme le montrent le traitement réservé à certains journalistes et à l’opposition, ainsi que ses positions sur l’éducation. Et lorsqu’on observe ce qui se passe aux États-Unis sous des gouvernements d’extrême droite, certaines évolutions sont réellement inquiétantes.

Le Regard, une publication éditoriale de Communicare.

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