Dix ans de macronisme : l'heure des comptes
Les prochaines élections présidentielles approchent à grands pas. L'heure est donc venue de dresser le bilan des deux quinquennats d'Emmanuel Macron. Près de dix années au pouvoir, marquées par de profondes tensions sociales, une précarité grandissante pour une partie de la population, des politiques fiscales controversées et un sentiment de mépris exprimé par de nombreux Français modestes. Mais aussi par des réformes et certaines avancées qu'il serait injuste d'ignorer.
Entre promesses, polémiques, crises sociales et progrès, que retiendra-t-on réellement de ces deux mandats ? Dans ce dossier, nous vous proposons de revenir sur les grandes décisions qui ont marqué cette décennie politique. L'objectif : dresser un bilan aussi complet et objectif que possible, sans minimiser les échecs ni passer sous silence les réussites. Car au-delà des convictions politiques, une question mérite d'être posée : après presque dix ans de macronisme, dans quel état se trouve réellement la France ?
Des promesses de renouvellement à l'épreuve du pouvoir
En 2017, Emmanuel Macron arrivait à l'Élysée avec l'ambition de dépasser les clivages traditionnels et de transformer le pays. Près de dix ans plus tard, le bilan de ses engagements apparaît contrasté. Selon Mémoires de France, sur 70 promesses examinées lors du premier quinquennat, 22 avaient été tenues, 26 partiellement réalisées et 19 non tenues.
Certaines mesures emblématiques ont effectivement vu le jour : suppression de la taxe d'habitation sur les résidences principales, réforme du Code du travail ou transformation de l'ISF. Le chômage, qui atteignait 9,5 % à son arrivée, était descendu à 7,4 % fin 2021. Mais d'autres engagements, comme l'introduction de la proportionnelle aux législatives, sont restés sans suite. Quant à la promesse de plein emploi, elle demeure éloignée : début 2026, le chômage atteignait 8,1 %. La réforme des retraites, portant progressivement l'âge légal de 62 à 64 ans, aura également marqué le second mandat, au prix d'une contestation sociale majeure et d'un recours controversé au 49.3.
Pauvreté et fiscalité : une France à deux vitesses ?
C'est l'un des paradoxes les plus frappants de cette présidence. Alors que les gouvernements successifs ont multiplié les mesures destinées à stimuler l'économie et à alléger la fiscalité, la pauvreté a progressé. Selon l'INSEE, son taux est passé de 14,1 % en 2017 à 15,4 % en 2024, son niveau le plus élevé depuis 1996. Le nombre de personnes pauvres est passé d'environ 8,9 à 9,8 millions. Une évolution préoccupante, même si l'inflation et les crises économiques ont également pesé sur les ménages.
Sur le plan fiscal, le bilan est tout aussi contrasté. La suppression de la taxe d'habitation et certaines baisses d'impôt ont bénéficié à de nombreux foyers, tandis que la suppression de l'ISF sur les patrimoines financiers et l'instauration de la flat tax ont principalement avantagé les détenteurs de capitaux. La disparition de l'ISF représentait une perte de recettes initialement estimée à près de trois milliards d'euros pour 2018. Quant au fameux « ruissellement », censé profiter à l'ensemble de l'économie, son efficacité reste insuffisamment démontrée dans les sources étudiées. Dans le même temps, la dette publique est passée de 2 281 milliards d'euros en 2017 à 3 345 milliards en mars 2025, une hausse dont les allègements fiscaux n'expliquent toutefois qu'une partie.
Services publics et solidarités : des difficultés persistantes
Les tensions sociales se retrouvent également dans les services publics et le monde associatif. Les restrictions budgétaires de ces dernières années ont fragilisé certaines associations, tandis que les économies annoncées dans les budgets 2025 et 2026 ont alimenté les inquiétudes. Dans les territoires, les difficultés restent parfois criantes : à Mayotte, les restrictions répétées d'accès à l'eau potable illustrent une crise structurelle persistante, malgré les investissements engagés par l'État. En Gironde, les incendies de l'été 2026 et les revendications des pompiers ont remis au premier plan la question des moyens accordés à la sécurité civile.
Pour autant, des avancées existent. La généralisation du repas à un euro à tous les étudiants en mai 2026 constitue notamment une mesure concrète en faveur de leur pouvoir d'achat. Mais elle ne suffit pas à faire disparaître une précarité étudiante toujours préoccupante. C'est toute l'ambiguïté de ce bilan : des dispositifs de soutien ont été créés ou renforcés, sans parvenir à répondre à l'ensemble des difficultés sociales.
Une décennie de contestations et de fractures démocratiques
Des Gilets jaunes à la réforme des retraites, en passant par Sainte-Soline et les mouvements lycéens de 2026, la présidence Macron aura été traversée par de nombreuses confrontations sociales. Les blessures graves et mutilations documentées lors de plusieurs mobilisations ont soulevé de sérieuses interrogations sur les pratiques du maintien de l'ordre. Au 7 octobre 2026, le ministère de l'Éducation nationale faisait notamment état de 215 élèves blessés depuis le début du mouvement lycéen et de 18 enquêtes de l'IGPN en cours. Des violences contre les forces de l'ordre ont également été recensées.
Sur le terrain institutionnel, le recours au 49.3 pour la réforme des retraites et la dissolution des Soulèvements de la Terre, finalement annulée par le Conseil d'État, ont renforcé les critiques sur les méthodes du pouvoir. À ces controverses s'ajoutent plusieurs affaires retentissantes, notamment Benalla, McKinsey et Bétharram, qui ont affecté l'image de l'exécutif ou de certains de ses responsables, sans pour autant établir une responsabilité personnelle du président dans chacune d'elles.
Du dépassement des clivages au rapprochement avec la droite
Élu sur la promesse de dépasser l'opposition traditionnelle entre gauche et droite, Emmanuel Macron a progressivement vu son positionnement politique évoluer. L'adoption de la loi immigration en décembre 2023, avec le soutien des députés Les Républicains et du Rassemblement national, a notamment marqué un tournant symbolique.
Les relations entre les gouvernements successifs et le RN ont ensuite été marquées par des convergences ponctuelles et des abstentions stratégiques, sans qu'une coalition officielle n'ait jamais été constituée. Cette évolution, accompagnée d'une instabilité politique croissante, interroge sur la capacité du macronisme à tenir sa promesse initiale de rassemblement et de dépassement des divisions partisanes.
Des avancées qu'il serait injuste d'effacer
Un bilan sérieux ne peut ignorer les progrès réalisés. L'inscription de la liberté de recourir à l'interruption volontaire de grossesse dans la Constitution, le 8 mars 2024, constitue une avancée historique pour les droits des femmes. La France est devenue le premier pays à inscrire explicitement cette liberté dans sa Constitution, même si des inégalités territoriales persistent dans l'accès aux soins.
Les allègements fiscaux accordés aux ménages, certains dispositifs de solidarité et les évolutions du marché du travail doivent également être pris en compte. Ces réussites n'effacent pas les critiques, mais rappellent qu'une présidence ne peut être réduite à ses seules polémiques. D'autres résultats restent toutefois préoccupants : malgré le renforcement des dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes, 111 féminicides conjugaux ont été recensés en 2025. Une réalité qui souligne les limites des politiques engagées.
Le bilan en chiffres : promesses, progrès et controverses
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Retrouvez notre tableau interactif consacré aux principales décisions et controverses des années Macron. Promesses tenues ou abandonnées, évolutions sociales, réformes fiscales et grandes affaires : chaque élément est accompagné de ses sources pour distinguer les faits établis des interprétations politiques.
Une fin de quinquennat marquée par un virage autoritaire ?
Depuis les mobilisations du 17 octobre, la réponse du gouvernement semble prendre un tournant de plus en plus répressif. Le 22 octobre, Emmanuel Macron a annoncé vouloir interdire, partout où cela serait possible, les manifestations qui ne seraient pas organisées par des syndicats. Une déclaration particulièrement préoccupante, alors que plusieurs villes ont déjà instauré des couvre-feux et que des restrictions d'accès aux réseaux sociaux pour les personnes impliquées dans les violences sont également envisagées. Mais jusqu'où peut-on aller au nom du maintien de l'ordre ? Si les violences et les dégradations doivent évidemment être condamnées, elles ne sauraient justifier une remise en cause générale du droit de manifester. Plus inquiétant encore, le discours présidentiel, qui désigne l'« ultragauche » comme responsable d'actes « séditieux », risque d'entretenir un amalgame entre les auteurs de violences, les mouvements contestataires et l'opposition politique. Une manière de déplacer le débat des revendications sociales vers la seule question sécuritaire ? Difficile d'affirmer qu'il s'agit d'une stratégie délibérée, mais ses conséquences politiques méritent d'être interrogées. À l'approche de la fin de son second mandat, Emmanuel Macron semble privilégier une démonstration d'autorité plutôt qu'une réponse de fond au mécontentement. Pourtant, comme le rappelle le Conseil d'État, toute interdiction de manifester doit rester nécessaire, adaptée et proportionnée. La démocratie ne se mesure pas uniquement à sa capacité à maintenir l'ordre, mais aussi à sa capacité à accepter la contestation. Et c'est précisément lorsque la société traverse une crise que cette exigence devient essentielle.
2027 : quel héritage après presque dix ans de pouvoir ?
À l'approche de la prochaine présidentielle, le bilan d'Emmanuel Macron apparaît profondément contrasté. Son action aura transformé la fiscalité, le droit du travail et renforcé certains droits fondamentaux. Mais elle aura également été marquée par une hausse de la pauvreté, une dette publique considérablement alourdie, des conflits sociaux majeurs et une défiance persistante envers les institutions.
Le véritable enjeu n'est peut-être pas de déterminer si ces années ont été entièrement bonnes ou mauvaises, mais de comprendre à qui les transformations engagées ont réellement bénéficié. Car une réforme peut être appliquée sans être acceptée, une mesure économique peut profiter à certains tout en laissant d'autres sur le bord du chemin, et une avancée historique peut coexister avec de profondes injustices sociales.

Emmanuel Macron avait promis de transformer la France. Il l'a incontestablement transformée. Reste à savoir si cette transformation a réellement amélioré la vie de celles et ceux qu'il était censé servir.
C'est probablement autour de cette question que se jouera une partie de son héritage politique.





